Les nouveaux modèles économiques des médias sur Internet


Lucie Bacon
Mercredi 11 Janvier 2012

Internet, en donnant l'occasion à chacun d'écrire et de transmettre des informations, a remis en question la position de médiateurs des journalistes. D'un autre côté, le web renvoie une image de gratuité chère à beaucoup, notamment en terme d'actualité. Ainsi, comment les médias présents sur la toile rentabilisent-ils la recherche d'informations et le travail de leurs journalistes ?


Internet a bouleversé le modèle économique des médias tel qu’il prévalait et qu’on le connaissait, du moins pour le papier, depuis les années 1930. Il s’agissait alors de financer la recherche et le traitement de l’information par les abonnements, la vente aux numéros, les petites annonces et la publicité. Internet a permis à tous d’écrire, privilège plus seulement réservé aux journalistes dont la position de médiateurs est de plus en plus critiquée. D’autre part, à l’heure de la circulation instantanée de l’information, force est de constater que peu d’internautes sont prêts à payer pour un bien banal qu’est devenu l’actualité.

Le web a donc bien démantelé le système économique des médias, et ce sont à l’heure actuelle plusieurs modèles qui se mettent en place pour financer le traitement de l’information disponible sur Internet.

Dans un article publié le 31 octobre sur lemonde.fr, Xavier Ternisien avance qu’aucun modèle économique ne prévaut actuellement sur Internet en France pour les médias et pure players malgré une multiplication des projets (un « Huffington Post » français, un site de débat « Newsring » porté par Frédéric Taddeï, le passage au « tout-payant » pour le quotidien « Nord-Littoral »…).

Pour l’instant, seul Médiapart, qui refuse la publicité et ne s’appuie que sur les revenus générés par les abonnements, serait parvenu à trouver un équilibre financier depuis octobre 2010. A la fois « laboratoire de recherche et atelier de création » selon ses fondateurs, son but serait de parvenir à trouver la juste formule pour « créer des médias indépendants de qualité sans mécène et sans subvention ».
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Freemium, pro-am, diversification ou tout-payant ?

Dans un rapport rédigé en 2010 et intitulé « Médias : nouveaux modèles économiques et questions de déontologie », Philippe Couve et Nicolas Kayser-Bril dressent un état des lieux des modèles économiques des médias, notamment sur Internet. Plusieurs modèles apparaissent.    

Le modèle certainement le plus répandu est celui du « freemium », comme lemonde.fr. Les revenus sont tirés des annonceurs et des abonnements des utilisateurs finaux. En général, une partie du site est en libre accès pour capter le « gros » du trafic, tandis que la partie la plus prestigieuse est réservée aux abonnés, derrière ce qui est appelé un « mur payant ».    

Les médias participatifs, quant à eux, invitent les internautes à fournir du contenu. C’est le cas de Rue89, pionnier en France du modèle « pro-am » (professionnel-amateur), qui fonctionne en associant trois « cercles » : la rédaction (une quinzaine de journalistes), des experts (bénévoles) et les lecteurs, utiles par leurs commentaires et par les propositions d’enquêtes. Rue 89 est donc financé par la publicité sur le site et sur sa version papier, mais aussi par son offre de formation (20% du chiffre d’affaires) et par ses prestations de services d’agences web (15% du chiffre d’affaires).  Il s‘agit donc de « stratégies de diversification » utilisées également par d’autres médias, qui peuvent tout autant reposer sur des activités rédactionnelles comme la formation au journalisme ou à la communication que sur des produits physiques (on pense à la boutique de Libération.fr ) ou sur des produits numériques (petites annonces).    

Le rapport présente également les « stratégies payantes », comme celle de Médiapart ou de Rupert Murdoch, puissant patron du groupe News Corp, stratégies qui cherchent à utiliser la valeur intrinsèque des articles pour rentabiliser les coûts investis dans leur production. Mais les auteurs du rapport posent la question des motivations des lecteurs pour souscrire aux abonnements sur ce genre de site d’actualité, en général fondé par des fortes personnalités à l’image d’Edwy Plenel : «  doit-on considérer dans leurs cas que les utilisateurs payent pour des contenus ou qu’ils décident de soutenir une personnalité  et la cause qu’elle incarne ? »    

Tandis que déjà plusieurs quotidiens américains et le journal en ligne The Times se sont lancés dans cette aventure, le « tout-payant » gagne du terrain en France, comme pour le journal local « Nord-Littoral ». Rupert Murdoch avait déjà décidé en août 2009 de rompre avec la culture du gratuit sur le web, notamment pour The Wall Street Journal.  Mais pour Nicolas Kayser-Bril, le « tout-payant  n’est certainement pas suffisant pour un quotidien local, même si leur frappe commerciale ne leur permet pas non plus de se financer uniquement par la publicité. »    

A l’inverse, des médias ont choisi de fournir gratuitement de l’information en étant subventionnés, soit par des fondations, soit par des dons, comme Democracy Now. D’autres médias en ligne ont choisi de se financer par l’intermédiaire d’un partenariat avec une autre société. C’est le cas d’OWNI, une nouvelle référence mondiale dans le domaine de l’innovation éditoriale. Gratuit sur le net, OWNI est financé par une société prestataire de service, 22mars, éditrice de médias sociaux et experte en matière de visualisation de données. Nicolas Kayser-Bril a lui-même collaboré avec OWNI de février 2010 à juin 2011 ; il nous explique récemment qu’en plus de fonds d’investisseur, le site utilise un « business model particulier : une activité rentable (prestation de service) finance une activité non rentable (l’information) ». Mais ce système ne fonctionne que si un ratio suffisant de développeurs travaillent pour financer les journalistes d’OWNI, pari aujourd’hui difficilement tenable.  
Nicolas Kayser-Bril, co-auteur du rapport « Médias : nouveaux modèles économiques et questions de déontologie », a accepté de nous éclairer sur les systèmes économiques des médias sur le web (DR)
Nicolas Kayser-Bril, co-auteur du rapport « Médias : nouveaux modèles économiques et questions de déontologie », a accepté de nous éclairer sur les systèmes économiques des médias sur le web (DR)

La fondation, modèle à suivre ?

Interrogé sur les modèles les plus pérennes, Nicolas Kayser-Bril avance l’idée que « le financement par des mécènes est un courant qui se développe beaucoup, plus pour porter un message que pour récolter de l’argent, comme c’est le cas pour Al-Jazeera. Par ailleurs, le modèle du financement par fondation est certainement le modèle le plus solide ».

Mais pour l’auteur du rapport, il n’y a cependant pas un modèle économique viable pour les médias sur le net, comme il y a pu en avoir pour le papier, avec un monopole fort du journal en matière de publicité. « Il va falloir sortir de cette vision bien définie du journalisme, surtout que l’information est produite aujourd’hui partout, notamment sur Facebook. Avec cette multiplicité des modèles sur Internet, la question est dorénavant de savoir où l’information est produite, où elle est consommée et comment l’on peut y ajouter de la valeur ajoutée. »  

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